« Récits fantastiques | ACCUEIL | La chartreuse de Parme »
Sébastien Roch
Par Mme Charlotte | mercredi 16 avril 2008 à 19:19
Auteur: Octave Mirbeau
1ère édition : 1890
Ma note :
![]()
Résumé personnel :
Aveuglé par l’image de puissance et de prestige des jésuites, un quincaillier, veuf et ambitieux, décide d’envoyer son fils d’onze dans un collège à Vannes. Sébastien Roch, enfant doux et rêveur, va dès lors se retrouver confronté à la différence des classes et aux railleries de ses condisciples, de naissance plus “pure” et de rang plus élevé. L’autorité des pères jésuites, leur hypocrisie et leur sévérité, tout autant que leur vision déformée et malsaine de la parole de Dieu, auront raison de l’innocence de jeune garçon. Abusé moralement et physiquement, il sortira détruit du collège, habité par des questionnements sans réponses, sur le monde, lui-même, la religion, l’humanité.
Mon avis:
Environ un siècle avant que le thème soit publiquement abordé, Octave Mirbeau traite de la pédophilie avec une grande sobriété. On a du mal à croire qu’un sujet pareil ait pu être traité en 1890. Et pourtant ! Le jeune Sébastien Roch, enfant innocent et espiègle, rêveur et un peu artiste, sera la victime à la fois d’une certaine perversité morale, religieuse, humaine et physique. Endoctriné par les jésuites, sa vision de Dieu, du Bien et du Mal en sera bouleversée. Séduit, envoûté, puis violé par un père jésuite, incarnant l’image du père à la fois biologique, spirituel, et du modèle en tant qu’homme, Sébastien verra tous ses faibles repères de l’enfance s’évanouir, détruits par l’hypocrisie et le vice d’un ordre à la mentalité étriquée, à la foi déformée et corrompue.
De grands moments parsèment le récit. Le départ de Sébastien nous révèle un père aimant qui ne sait comment manifester un amour dont il n’est même pas conscient. On devine chez cet homme un amour et une tendresse pour son fils dans le lequel il fonde tous les espoirs d’un homme du peuple qui rêve de prestige et de reconnaissance. Une fois le train parti, avec Sébastien à son bord, le père rentre chez lui insouciant, en laissant derrière lui ce brusque élan de tendresse. On trouve ce personnage tour à tour sympathique, pathétique, détestable, arriviste, naïf, bête, insensible, aimant…(Sans doute le plus complexe du roman, par opposition à la simplicité naturelle et enfantine de Sébastien, même si par la suite celui-ci devient tourmenté dans ses sentiments et amorphe dans ses actes.) L’arrivée de Sébastien à Vannes, lugubre et austère, est annonciatrice de malheurs et de bouleversements.
Si le thème général du viol de l’âme d’un enfant est malheureusement éternel, Mirbeau m’a étonnée en exprimant sa vision du cancre. Je le trouve en avance sur ton temps lorsqu’il dit qu’un cancre est un enfant très intelligent, curieux et passionné, faussement paresseux, incapable de s’adapter aux devoirs absurdes qu’on lui impose. Il éprouve le besoin de comprendre le pourquoi du comment avant d’agir, d’appliquer, de faire. Cette attitude le faisant passer pour paresseux et/ou bête. Mes connaissances dans l’histoire de la psychologie et psychanalyse sont limitées, mais moi je le trouve en avance…
La première partie du livre s’achève sur l’exclusion de Sébastien. Renvoyé chez lui, une nouvelle période de sa vie commence. On ne dit jamais le mot, mais on comprend que Sébastien plonge dans une dépression sans fin, une instabilité de sentiments et d’humeurs qui ne sont que la conséquence des doutes et des questionnements qui le tiraillent depuis son séjour chez les jésuites. Après avoir exploré la dangerosité et l’hypocrisie d’un ordre religieux, Mirbeau termine le récit en évoquant l’absurdité de la guerre et du patriotisme aveugle.
Le style m’a un peu déçue, les phrases sont très souvent surchargées de virgules qui cassent le rythme, l’ambiance, et cela m’a gênée dans ma lecture à plusieurs reprises, privant le style d’une certaine fluidité.
Un roman fort, troublant par son actualité et ses thèmes, ainsi que par sa prise de position que je trouve audacieuse pour son époque.
Quelques billets apparentés
Catégories : Francophone, MIRBEAU Octave, Mme Charlotte, XIXe siècle |

![[del.icio.us]](http://classiques.bibliofolie.com/wp-content/plugins/bookmarkify/delicious.png)
![[Digg]](http://classiques.bibliofolie.com/wp-content/plugins/bookmarkify/digg.png)
![[Facebook]](http://classiques.bibliofolie.com/wp-content/plugins/bookmarkify/facebook.png)
![[Google]](http://classiques.bibliofolie.com/wp-content/plugins/bookmarkify/google.png)
![[Mixx]](http://classiques.bibliofolie.com/wp-content/plugins/bookmarkify/mixx.png)
![[StumbleUpon]](http://classiques.bibliofolie.com/wp-content/plugins/bookmarkify/stumbleupon.png)
![[Email]](http://classiques.bibliofolie.com/wp-content/plugins/bookmarkify/email.png)
April 17th, 2008 à 13:22
Tu as sans doute raison d’affirmer que Mirbeau est en avance sur son temps. Sa vision du cancre ne vient d’ailleurs pas d’une intuition psychologique hors du commun, mais simplement du fait que c’est sa propre enfance que l’auteur nous narre dans ce troisième et dernier roman “autobiographique” - après le succès de scandale du Calvaire (dû à un chapitre acide sur la guerre de 1870) et la parution peu remarquée de l’Abbé Jules.
Au niveau du style, il faut se souvenir que ce roman se situe encore dans les débuts littéraires de Mirbeau, plutôt reconnu en tant que pamphlétaire à cette époque. Son style “romanesque” n’est pas affirmé - le sera-t-il vraiment un jour chez cet homme qui sent amèrement les limites du genre romanesque ? -, et, dans sa correspondance à Hervieu, Monet ou Rodin, il ne cesse de se plaindre de la difficulté qu’il éprouve à rédiger une oeuvre dont il ne se satisfait pas.
Sans doute le choix d’un sujet autobiographique, faute d’oser encore écrire à partir d’une autre matière que son expérience propre, complique considérablement la donne : trop de choses à dire, trop d’émotion, de colère… Bref, un projet qu’il n’arrive pas à maitriser, car il veut en dire trop, plus qu’il ne peut, et cela nuit à l’écriture, à la cohérence et à la composition de son livre. C’est sans doute pour cela que les romans qui suivront, et qui feront sa gloire (Le jardin des supplices, le journal d’une femme de chambre), ne seront plus autobiographiques.
Il faut d’ailleurs rappeler que ce roman n’a pas connu un véritable succès à sa parution, et n’a jamais fait partie des œuvres les plus lues et les plus appréciées de Mirbeau. Je pense, mais cela n’engage que moi, que Sébastien Roch n’est pas la meilleure entrée dans l’édifice laissé par cet auteur si riche et, comme tu l’as très justement noté, si en avance sur les mentalités de son temps… et peut-être aussi du notre.
Antisthène Ocyrhoé.
April 17th, 2008 à 16:53
Le manque de succès de ce livre était-il dû aux défauts du style, ou au sujet traité ?
Franchement la question se pose…Écrire là-dessus à cette époque, alors qu’encore de nos jours ça reste relativement tabou, je trouve ça plus que courageux.
April 18th, 2008 à 10:47
Je ne pense pas que le relatif insuccès soit dû aux défauts de style. Après le succès de scandale du Calvaire, et son deuxième chapitre plus que violemment anti-militariste, anti-belliciste et anti-patriotique, les parutions de Mirbeau ont été plus ou moins étouffées par un silence concerté de la critique - dont il serait pléonastique de dire qu’elle était alors bourgeoise. En ce sens, la question du sujet traité est effectivement intéressante : le moins que l’on puisse dire, c’est que ces thèmes ne répondaient pas aux attentes du lectorat bourgeois de la Belle-Epoque.
Si tu prends le cas du journal d’une femme de chambre, aucun grand quotidien de l’époque n’a daigné en parler au moment de sa sortie… il n’y a que les petits journaux, le plus souvent de tendances anarchistes, qui en ont donné des chroniques. Seulement, pour ce roman-là, le bouche-à-oreille a plus que bien fonctionné - 146.000 exemplaires vendus du vivant de l’auteur, et encore, souvent parce qu’il avait la réputation d’être pornographique… Ce ne fut pas le cas pour Sebastien Roch, qui, comme la plupart des romans dont la presse ne parle pas, est resté dans l’ombre.
En fait il est difficile de savoir si CE roman est resté dans l’ombre à cause de SON sujet propre (ou sale, comme on voudra), ou seulement parce que son auteur avait DEJA une réputation de contempteur des idéologies dominantes, de “hyène dactylographe” pour reprendre le surnom qu’un communiste donnera à Sartre quelque cinquante ans plus tard. Je veux dire qu’il est tout à fait envisageable, que, quelque soit le contenu novateur - ou pas - de l’ouvrage, il était voué au silence simplement à cause de la mauvaise réputation dont jouissait son auteur dans les hautes sphères de la société.
Il faut dire aussi que le paysage littéraire de la fin du XIXè siècle était très prolixe, et qu’il y avait beaucoup d’auteurs que l’on lisait plus volontiers que Mirbeau, lequel n’étant pas encore vraiment reconnu comme romancier. Comme je l’ai dit, le succès du Calvaire était surtout un succès de scandale, pour le reste, Les Lettres de ma chaumière, l’Abbé Jules et Sébastien Roch se sont très mal vendus. A l’époque, on lisait plus volontiers Zola (devenu franchement bourgeois à cette époque - il faudra que je fasse un article sur la Bête Humaine), Daudet, Maupassant, Goncourt, Jules Vernes, Paul Bourget, Catulle Mendès, Paul Hervieu, et tant d’autres que nous avons complètement oubliés, mais qui furent de grandes gloires littéraires de cette fin de siècle - ceux qui ont fait les beaux jours des critiques d’un Francisque Sarcey, par exemple…
C’est un phénomène qui se vérifie encore aujourd’hui : quand on va dans une librairie, on achète plus volontiers un livre d’un auteur jouissant d’une bonne réputation, et dont on suppose qu’il a des chances de répondre à nos attentes, qu’un roman signé d’un auteur qu’on ne connait pas ou peu - qui ne semble pas avoir fait ses preuves dans tous les cas… Sans compter que les libraires eux-mêmes ne mettent pas ce genre d’ouvrages en avant dans leur boutique. C’est tout le paradoxe : pour avoir du succès, il faut déjà être un auteur à succès… Je ne dis pas que ça explique tout, je ne le crois d’ailleurs pas, mais ça ne doit pas être négligé pour comprendre l’insuccès de Sébastien Roch.
Voilà, j’espère avoir apporté quelques éléments de réponse à une question dont je n’ai d’ailleurs pas la réponse non plus. :-P
Antisthène Ocyrhoé.
April 18th, 2008 à 12:55
merci pour ces savants éclaircissements ^^