Catégorie: BRONTE Anne

Agnes Grey

agnes-greyAuteur : Anne Brontë
Première édition : 1847
Édition : Gallimard, collection L’Imaginaire

Ma note : 4-5

Quatrième de couverture :
« Miss Grey était une étrange créature ; jamais elle ne flattait et elle était loin de leur faire assez de compliments ; mais, quand elle parlait d’elles ou de quoi que ce fût qui les concernât en termes élogieux, elles pouvaient avoir la certitude que sa bonne opinion était sincère. Elle se montrait dans l’ensemble très prévenante, discrète et pacifique, mais certaines choses la mettaient hors d’elle ; certes, cela ne les gênait guère, mais pourtant mieux valait ne pas la désaccorder puisque, lorsqu’elle était de bonne humeur, elle leur parlait, était fort agréable et pouvait parfois se montrer extrêmement drôle, à sa manière, qui était bien différente de celle de Mère, mais faisait toutefois très bien l’affaire pour changer. Elle avait des opinions arrêtées sur tout, auxquelles elle restait farouchement attachée… Des opinions souvent rebutantes, puisqu’elle pensait toujours en termes de bien et de mal et avait une curieuse révérence pour ce qui touchait à la religion et un penchant incompréhensible pour les honnêtes gens. »

Mon avis :

Fille de pasteur, Agnes Grey décide de devenir gouvernante pour aider financièrement sa famille. Elle travaille d’abord pour les Bloomfield, qui l’accablent de reproches tout en l’empêchant d’avoir la moindre autorité sur une bande d’enfants stupides et foncièrement mauvais. Cruels avec les animaux, capricieux, violents, irrespectueux, incapables d’apprendre leurs leçons, les enfants n’ont d’égaux que leurs parents, absurdes et condescendants. S’ensuit un séjour de quelques années chez les Murray, dont les filles ne sont pas non plus des élèves modèles. Entre l’aînée, jolie, vaine et trop aguicheuse pour une jeune femme bien élevée, et la plus jeune, garçon manqué jurant comme un charretier, Anne doit une fois encore supporter bien des caprices. Puis elle tombe amoureuse de Mr Weston, homme d’église foncièrement bon et intelligent. Tout pourrait s’arranger, jusqu’au jour où, s’apercevant de ses sentiments et persuadée de pouvoir mettre tous les hommes à ses pieds, Miss Murray entreprend de séduire Mr Weston par jeu, empêchant au passage toute rencontre fortuite entre le suffragant et la gouvernante. Miss Murray, vouée à un mariage d’argent, sera-t-elle heureuse? Mr Weston succombera-t-il au charme de l’une ou à la sincérité de l’autre? A vous de le découvrir.

Une fois de plus, j’ai passé un excellent moment en compagnie d’une des sœurs Brontë, bien que ce livre soit assez différent de mes lectures précédentes. Pas de fantastique ou d’influences gothiques par exemple, aucun mystère et une histoire qui semble à première vue un peu moralisatrice, avec des personnages assez manichéens – à l’exception peut-être de Miss Murray, parfois plus touchante malgré son grand égoïsme. Anne est un parangon de vertu et je dois avouer que sa morale irréprochable de fille de pasteur a parfois un petit côté agaçant, y compris lorsqu’elle se dénigre de façon systématique dès qu’il s’agit de sa possible influence sur Mr Weston. Plus ou moins autobiographique, ce charmant roman d’amour avec l’héroïne la moins romantique qui soit peut cela dit passer un trop rapidement pour un texte un peu austère ou un roman pour fleurs bleues.

Regroupé avec les deux titres les plus connus de ses sœurs lors d’une première édition, “Agnes Grey” a été rapidement jugé un peu trop traditionnel et inférieur aux romans de ses aînées… tandis que Charlotte elle-même fait un portrait peu flatteur d’Anne, la décrivant comme une jeune fille effacée à qui il manque la fougue d’Emily (cf Dominique Jean). Et pourtant!

Outre des qualités de narration indéniables, la trame du récit très bien construite et un discours sur l’éducation peu ennuyeux car il parsème seulement l’histoire de remarques faisant écho à des scènes mémorables, ce roman est plus impertinent qu’il n’y paraît à première vue. De nombreux signes a priori discrets dénoncent avec sévérité la décadence et l’attitude peu élégante des «parvenus» – bien que les propriétaires terriens finissent également par en prendre eux aussi pour leur grade. Les allusions faites aux termes précieux et ridicules choisis par ses employeurs m’ont beaucoup amusée, même si je dois avouer que sans les notes de mon édition j’aurais laissé passer un certain nombre de remarques très intéressantes.

“Agnes Grey” est peut-être un roman a priori discret et effacé comme son personnage principal et, peut-être, comme son auteur, si on songe à le comparer aux flamboyants et très romanesques “Jane Eyre” et “Wuthering Heights”. C’est cependant un roman passionnant qui, malgré un certain pragmatisme, s’appuie au fond sur une très belle histoire d’amour et des personnages attachants ou détestables qui ne peuvent pas laisser le lecteur indifférent. L’écriture, très soignée et travaillée, plutôt sèche et précise, est très agréable. J’aurais tendance à penser que ce livre s’adresse plus à un public féminin.

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La recluse de Wildfell Hall

Auteur : Anne Brontë
Titre original : The Tenant of Wildfell Hall
1ère édition : 1848
Ma note :

Résumé : Qui est la mystérieuse nouvelle locataire de Wildfell Hall? On ne sait pas d’où vient cette artiste qui se fait appeler Mrs Graham, se dit veuve et vit comme une recluse avec son jeune fils. Son arrivée alimente toutes les rumeurs dans la petite communauté villageoise et éveille l’intérêt puis l’amour d’un cultivateur, Gilbert Markham. La famille de Gilbert. est apposée à cette relation et petit à petit, Gilbert lui-même se met à douter de sa secrète amie. Quel est le drame qu’elle lui cache ? Et pourquoi son voisin, Frederick Lawrence, veille-t-il si jalousement sur elle ?

Mon avis : (avec spoilers)

Aux yeux d’un lecteur du XXIème siècle, la structure du récit semble, somme toute, assez classique. Une première partie du récit est vue par les yeux d’un jeune homme qui nous décrit ses relations amicales avec une étrange dame venue de nulle part, et son attirance grandissante pour elle. Retour en arrière, nous nous trouvons en compagnie de ce même jeune homme, à la lueur d’une chandelle, le journal intime de cette dame devant les yeux. Beaucoup de mystère plane au-dessus de cette histoire, et malgré un dénouement relativement attendu, j’ai été tenue en haleine jusqu’au bout.

Du peu que j’ai lu sur Internet, les critiques à l’encontre d’Anne Brontë n’ont pas été si élogieuses que celles destinées à ses sœurs. Moins de passion, moins de haine et de ressentiment chez La recluse de Wildfell Hall. La force du roman d’Anne Brontë est ailleurs : plus ancré dans le monde, ce livre décrit avec réalisme la situation d’une femme rivée par le mariage à un mari alcoolique et débauché , sans échappatoire possible. Ou presque, car Helen Huntington décide de quitter le domicile conjugal en prenant avec elle son enfant, de se réfugier dans un manoir isolé et de vivre en vendant ses tableaux. Situation alors tout à fait illégale. Il est étonnant de se dire qu’un tel ouvrage a été écrit en 1848 : dans la société victorienne, la femme mariée n’avait aucune existence légale, considérée comme mineure et devant obéissance à son mari. Ni propriété, ni droit sur les enfants ; le couple est considéré comme une seule et même entité, et toute l’autorité revient au mari. Dans ce contexte, Anne Brontë nous livre un journal intime fictif, où une jeune fille fait son lent et douloureux apprentissage de la vie d’une femme mariée. Trompée, insultée par son mari, elle supporte encore moins de voir la mauvaise influence qu’il exerce sur son enfant. Les évènements, dépouillés de tout romantisme, apparaissent dans leur simplicité crue et n’en sont que plus poignants.

Il faut d’ailleurs remarquer que l’auteur anime devant nos yeux des personnages plutôt bien réussis d’un point de vue psychologique, notamment dans ce long épisode du journal, qui est la partie du livre à laquelle j’ai trouvé le plus de profondeur. Arthur Huntington, embarrassé de lui-même, oscille entre narcissisme outré et crises de confiance en soi, s’abandonne dans la boisson et multiplie les inconstances ; honteux de lui-même, malheureux, il cherche à exercer son pouvoir sur elle, ne le pouvant pas sur lui. Ce n’est pourtant pas qu’un méchant caractérisé, c’est un homme qui ne s’aime pas et qui ne sait pas se modérer (et qui n’est pas très religieux, mais je laisse volontairement ce côté sous silence). A côté de cela, Helen suit un moment la tentation de ne faire qu’un avec cet homme, de s’anéantir dans le mariage : “En vérité, je ne puis dire si je rougissais pour mon mari ou pour moi. Depuis que nous ne faisions qu’un, je me suis identifiée à lui au point que je subis toutes ses dégradations et ses déchéances comme si elles m’étaient propres. Je rougis pour lui, je crais pour lui, je me repens pour lui, je pleure, je prie, je sens pour lui comme pour moi-même. Et par là je dois être et je suis avilie, contaminée, à la fois à mes propres yeux et dans la réalité.”

Cependant, Helen choisira la fuite … Et le roman fera scandale. Durement censuré, il ne paraîtra longtemps que sous une forme tronquée. Au sein même du livre, cette femme seule élevant son enfant, se faisant passer pour veuve, suscitera rapidement les soupçons, la première partie du roman se clôt sur un mépris général à son égard. Une fois la réalité révélée, une voix de pasteur s’élève, déclarant “qu’elle avait mal agi en quittant son mari : elle avait ainsi violé les devoirs sacrés du mariage. Des coups et des blessures n’auraient même pas excusé sa conduite.” Une fin heureuse vient pourtant couper la parole à ceux qui ont osé juger : après la mort de son mari, qu’elle a veillé en tant que garde-malade jusqu’au dernier instant, la jeune femme trouve le bonheur auprès d’un nouveau mari dévoué et à son écoute. Mais cet happy end presque austinien ne saurait faire oublier la force de la critique sociale à l’œuvre dans ce roman …
Voilà donc une bien jolie découverte, qui m’a montré qu’Anne Brontë ne souffre pas un instant de la comparaison avec Charlotte et Emily : ses différences sont autant de richesses. Dans La recluse de Wildfell Hall, elle évoque sans concession ni surenchère des thèmes graves de son époque, décrivant chaque situation avec un réalisme minutieux, d’une style soigné, agréable et assez piquant. Le tout, enrubanné dans une jolie histoire qui, bien que moins exaltée que celles de ses deux sœurs, n’en reste pas moins joliment agencée. Encore aujourd’hui, ce roman conserve une certaine force … Force décuplée quand il est replacé dans son contexte : la société victorienne de 1848.

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